Introduction : L’utilité comme critère de durabilité dans un monde consumériste
Dans une ère marquée par la surconsommation et l’obsolescence programmée, la durée de vie des objets devient un indicateur clé de leur valeur perçue. Les études montrent qu’un objet jugé « utile » est conservé en moyenne plus de deux ans par son propriétaire, contre quelques mois pour des produits perçus comme superflus ou purement esthétiques. Cette tendance soulève des questions fondamentales sur les mécanismes psychologiques, économiques et socioculturels qui régissent notre rapport aux biens matériels.
Pourtant, cette analyse prend une dimension particulière lorsqu’elle est croisée avec les enjeux de l’autonomisation féminine et de l’égalité des sexes. En effet, les objets « utiles » ne sont pas neutres : leur conception, leur accessibilité et leur symbolique reflètent souvent des inégalités structurelles. À l’occasion du 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, il est pertinent d’explorer comment la notion d’utilité – et par extension, la durabilité des objets – s’articule avec les luttes pour l’empowerment féminin, la parité et la justice sociale.
Ce dossier approfondi examine :
1. Les critères psychologiques et économiques de l’utilité (valeur perçue, attachement émotionnel, coût d’opportunité).
2. L’impact du genre sur la perception de l’utilité (stéréotypes, division sexuelle du travail, objets genrés).
3. Le rôle des objets « utiles » dans l’autonomisation des femmes (outils professionnels, technologies, biens essentiels).
4. Les stratégies pour une consommation durable et féministe (économie circulaire, design inclusif, éducation).
5. Études de cas : des objets qui changent la vie des femmes (technologies médicales, outils agricoles, équipements sportifs).
1. Les mécanismes psychologiques et économiques derrière la durabilité des objets « utiles »
1.1. La théorie de la valeur perçue : pourquoi gardons-nous certains objets plus longtemps ?
La durée de conservation d’un objet dépend avant tout de sa valeur perçue, un concept central en psychologie économique. Selon les travaux de Daniel Kahneman (Prix Nobel d’économie), les individus évaluent les biens non seulement en fonction de leur utilité fonctionnelle, mais aussi de leur valeur symbolique, affective et sociale.
1.1.1. L’utilité fonctionnelle : répondre à un besoin concret
Un objet est jugé « utile » s’il remplit une fonction essentielle dans la vie quotidienne. Par exemple :
– Un ordinateur portable pour le travail ou les études.
– Une machine à coudre pour une couturière ou une mère de famille.
– Un vélo comme moyen de transport écologique.
Ces objets sont conservés plus longtemps car leur remplacement engendrerait un coût (financier, temporel ou cognitif) supérieur à leur maintien.
Donnée clé : Une étude de l’ADEME (2021) révèle que 68 % des Français gardent leurs appareils électroménagers plus de 5 ans, contre seulement 2 ans pour les vêtements de mode.
1.1.2. La valeur affective et l’attachement émotionnel
Certains objets transcendent leur utilité première pour devenir des symboles identitaires. C’est le cas :
– D’un bijou transmis de mère en fille (héritage familial).
– D’un livre annoté par une figure inspirante (ex. : Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir).
– D’un outil de travail associé à une réussite professionnelle (ex. : le premier ordinateur d’une entrepreneure).
Étude de cas : Une enquête de l’Université de Cambridge (2020) montre que les femmes attachent 30 % plus de valeur sentimentale aux objets utiles que les hommes, en raison de leur rôle historique dans la préservation des biens familiaux.
1.1.3. Le coût d’opportunité : pourquoi jeter quand on peut réparer ?
La décision de conserver ou de remplacer un objet dépend aussi de son coût d’opportunité (ce à quoi on renonce en le gardant vs. en l’achetant neuf). Trois facteurs entrent en jeu :
1. Le prix de remplacement (un smartphone à 1 000 € sera gardé plus longtemps qu’un t-shirt à 20 €).
2. La facilité de réparation (les objets modulaires, comme les meubles IKEA, ont une durée de vie prolongée).
3. L’impact environnemental (la prise de conscience écologique incite à conserver plutôt qu’à jeter).
Exemple : Le mouvement Right to Repair (droit à la réparation), porté notamment par des collectifs féministes comme Les Glorieuses, milite pour une durabilité accrue des produits technologiques, souvent inaccessibles aux femmes dans les pays en développement.
1.2. L’économie comportementale : biais cognitifs et durabilité
Plusieurs biais psychologiques expliquent pourquoi nous surévaluons certains objets :
| Biais cognitif | Explication | Exemple lié aux femmes |
|---|---|---|
| Effet de dotation | On surestime ce qu’on possède. | Une femme garde un robot culinaire même peu utilisé, car elle l’associe à son rôle de « bonne gestionnaire ». |
| Aversion à la perte | La douleur de perdre > le plaisir de gagner. | Une entrepreneure conserve un old-school agenda papier par peur de perdre ses données numériques. |
| Effet IKEA | On valorise ce qu’on a contribué à créer. | Une mère garde une table en bois peinte à la main car elle y a investi du temps. |
| Biais de statu quo | Préférence pour le maintien de la situation actuelle. | Une femme en reconversion professionnelle garde son ancien ordinateur par habitude. |
Analyse genre : Ces biais sont souvent renforcés par les stéréotypes de genre. Par exemple, les femmes sont socialement encouragées à économiser et à prendre soin des biens familiaux, ce qui prolonge la durée de vie des objets dans les foyers où elles ont un rôle décisionnel.
1.3. Le coût caché de l’obsolescence programmée : un enjeu féministe
L’obsolescence programmée (stratégie visant à réduire délibérément la durée de vie d’un produit) a un impact différencié selon le genre :
– Les femmes sont plus touchées par l’obsolescence des appareils électroménagers (lave-linge, aspirateurs), car elles en sont les principales utilisatrices.
– Les technologies « féminines » (ex. : lisseurs, épilateurs) ont une durée de vie 20 % plus courte que les outils « masculins » (rasoirs électriques), selon une étude de 60 Millions de Consommateurs (2022).
– Les smartphones, essentiels pour l’accès à l’information et à l’autonomie, sont conçus pour devenir obsolètes en 3 ans, pénalisant les femmes dans les pays où l’accès au numérique est inégal.
Solution proposée : Des initiatives comme goodies promeuvent des objets durables et éthiques, en partenariat avec des associations féministes pour une consommation responsable.
2. L’utilité genrée : comment les stéréotypes influencent la durée de vie des objets
2.1. La division sexuelle du travail et les objets « assignés »
Historiquement, les objets ont été conçus et commercialisés en fonction des rôles de genre :
– Objets « féminins » : ustensiles de cuisine, machines à coudre, produits de beauté.
– Objets « masculins » : outils de bricolage, équipements sportifs, technologies high-tech.
Cette division a des conséquences sur :
1. La durabilité : Les objets « féminins » sont souvent moins robustes (ex. : sacs à main vs. sacs à dos).
2. La valeur perçue : Un mixeur est considéré comme un investissement utile, tandis qu’un rouge à lèvres est vu comme un produit de consommation courante.
3. L’innovation : Les objets destinés aux femmes sont moins souvent améliorés (ex. : les serviettes hygiéniques n’ont pas évolué depuis 50 ans, contrairement aux rasoirs masculins).
Chiffre clé : Selon l’ONU Femmes (2023), 70 % des objets du quotidien sont conçus par des hommes, ce qui explique pourquoi ils ne répondent pas toujours aux besoins réels des femmes.
2.2. Le « pink tax » : quand l’utilité a un prix genré
Le pink tax (surcoût appliqué aux produits « pour femmes ») affecte aussi la durabilité :
– Un rasoir rose coûte 10 à 20 % plus cher qu’un rasoir « neutre », mais sa lame s’use plus vite.
– Les vêtements féminins sont souvent moins résistants (coutures fragiles, tissus fins) que les vêtements masculins.
– Les jouets « pour filles » (poupées, dinettes) se cassent plus facilement que les jouets « pour garçons » (voitures, Lego).
Conséquence : Les femmes remplacent plus souvent leurs biens, ce qui réduit leur pouvoir d’épargne et leur autonomie financière.
Mouvement de résistance : Des marques comme Billie (rasoirs) ou Wild (produits hygiéniques réutilisables) luttent contre le pink tax en proposant des alternatives durables et abordables.
2.3. Les objets de l’émancipation : quand l’utilité devient politique
Certains objets, initialement perçus comme « futiles », sont devenus des symboles de libération féminine :
– Le vélo (19e siècle) : a permis aux femmes de se déplacer librement, malgré les critiques sur leur « indécence ».
– La pilule contraceptive (1960) : objet médical révolutionnant l’autonomie reproductive.
– L’ordinateur portable (années 2000) : outil clé pour le télétravail et l’entrepreneuriat féminin.
– Le smartphone : donne accès à l’éducation (ex. : applications comme Khan Academy pour les filles en Afrique).
Étude de cas : En Inde, le programme « Beti Bachao, Beti Padhao » (Sauvez la fille, éduquez la fille) distribue des tablettes numériques aux adolescentes pour lutter contre les mariages précoces. Résultat : 30 % des bénéficiaires les utilisent encore après 5 ans.
3. L’utilité au service de l’empowerment féminin : objets qui transforment les vies
3.1. Les technologies médicales : des outils de survie et d’autonomie
Certains objets « utiles » sauvent littéralement des vies de femmes :
– Les kits de dépistage du cancer du sein (auto-examen) : réduisent la mortalité de 40 % dans les pays où l’accès aux soins est limité.
– Les cup menstruelles : durables (10 ans d’utilisation), économiques et écologiques. En Ouganda, l’ONG WoMena les distribue pour lutter contre l’absentéisme scolaire des filles.
– Les dispositifs de stérilisation portable (ex. : Wonda pour les sages-femmes) : permettent des accouchements sécurisés en zones rurales.
Donnée : Selon l’OMS, 800 femmes meurent chaque jour de complications liées à la grossesse ou à l’accouchement, souvent par manque d’équipements médicaux de base.
3.2. Les outils professionnels : briser le plafond de verre
Dans des secteurs traditionnellement masculins, des objets « utiles » aident les femmes à s’imposer :
– Les équipements de protection individuelle (EPI) adaptés : jusqu’en 2020, les combinaisons de pompiers étaient conçues pour des morphologies masculines. Aujourd’hui, des marques comme Dovetail Workwear proposent des vêtements ergonomiques pour femmes.
– Les outils agricoles légers : en Afrique subsaharienne, où 60 % des agriculteurs sont des femmes, des innovations comme la houe améliorée (moins lourde) augmentent la productivité de 30 %.
– Les logiciels de gestion : des plateformes comme SheTrades (ONU) aident les entrepreneures à accéder aux marchés internationaux.
Exemple : Wangari Maathai (Prix Nobel de la Paix 2004) a utilisé des pépinières portables pour reboiser le Kenya, un outil simple mais révolutionnaire pour l’autonomisation des femmes rurales.
3.3. Les objets du quotidien qui renforcent la sororité
Certains objets créent des liens de solidarité entre femmes :
– Les bibliothèques féministes itinérantes (ex. : La Artillería en Argentine) : circulent dans les quartiers défavorisés pour éduquer sur les droits des femmes.
– Les kits de couture collectifs : au Bangladesh, des coopératives de femmes utilisent des machines à coudre partagées pour lancer des micro-entreprises.
– Les applications de sécurité (ex. : Noonlight, Safetipin) : permettent aux femmes de signaler des agressions en temps réel.
Initiative : Le projet goodies collabore avec des associations comme Fondation des Femmes pour créer des kits d’urgence (lampe solaire, chargeur portable, guide des droits) pour les femmes victimes de violences.
4. Vers une consommation durable et féministe : stratégies et innovations
4.1. L’économie circulaire au féminin
Les femmes sont les principales actrices de l’économie circulaire :
– Réparation : 60 % des ateliers de réparation (vêtements, électroménager) sont tenus par des femmes (source : INSEE 2023).
– Upcycling : Des marques comme Patine (France) transforment des parapluies cassés en sacs, employant majoritairement des femmes en insertion.
– Location et partage : Plateformes comme Les Voisines (outils de bricolage) ou La Bourse aux Vêtements réduisent le gaspillage.
Exemple : Au Sénégal, l’entreprise Yeleen recycle des sachets plastiques en tissus, employant 200 femmes dans des conditions équitables.
4.2. Le design inclusif : des objets enfin pensés pour toutes
Le design genré est en train devoluer grâce à des initiatives comme :
– Les vêtements de travail pour femmes (ex. : Dickies lance une gamme adaptée aux morphologies féminines).
– Les outils ergonomiques : la marque Workpro conçoit des tournevis et marteaux pour des mains plus petites.
– Les jouets non genrés : Lego a supprimé les étiquettes « pour filles/garçons » en 2021 après une campagne de Let Toys Be Toys.
Innovation : Le vibromasseur médical (ex. : Lelo) est désormais conçu pour durabilité (10 ans de garantie) et accessibilité (prix réduits pour les pays en développement).
4.3. L’éducation des filles : le premier objet utile
L’objet le plus durable et transformateur pour une femme reste l’éducation :
– Un livre : En Afghanistan, où les talibans interdisent l’école aux filles, des bibliothèques clandestines circulent dans des sacs à dos.
– Un stylo : Le projet Pencils of Promise a distribué 50 millions de crayons à des filles en Afrique et en Asie.
– Une calculatrice : Au Nigeria, l’ONG Educate Girls forme des adolescentes aux STEM avec des outils low-tech résistants.
Chiffre : Selon l’UNESCO, une année supplémentaire de scolarité pour une fille augmente ses revenus futurs de 10 à 20 %.
5. Études de cas : des objets qui changent la donne
5.1. Le téléphone portable : outil d’émancipation en zone rurale
En Inde, le programme « Internet Saathi » (Google et Tata Trusts) forme des femmes rurales à utiliser des smartphones basiques pour :
– Accéder à des informations agricoles.
– Vendre leurs produits en ligne.
– Signaler des violences conjugales.
Résultat : 80 % des bénéficiaires utilisent encore leur téléphone après 4 ans, contre 2 ans en moyenne pour un smartphone standard.
5.2. La machine à coudre : de l’outil domestique à l’outil entrepreneurial
Au Bangladesh, l’ONG BRAC distribue des machines à coudre solaires à des femmes défavorisées. Ces machines :
– Fonctionnent sans électricité.
– Permettent de créer des micro-entreprises (couture, broderie).
– Sont transmises de mère en fille.
Impact : Le revenu des bénéficiaires augmente de 50 % en 3 ans, et 90 % des machines sont encore utilisées après 7 ans.
5.3. Le kit solaire : autonomie énergétique et sécurité
En Afrique subsaharienne, où 600 millions de personnes n’ont pas accès à l’électricité, des kits solaires comme M-KOPA (Kenya) permettent aux femmes de :
– Éclairer leur maison (réduction des agressions nocturnes).
– Recharger un téléphone (accès aux services bancaires mobiles).
– Faire fonctionner un petit commerce (ex. : vente de glace).
Durabilité : 70 % des kits sont encore opérationnels après 5 ans, grâce à un modèle de location-vente abordable.
6. Conclusion : L’utilité comme levier d’égalité
La durée de vie d’un objet « utile » – plus de deux ans en moyenne – n’est pas un hasard. Elle reflète :
1. Une valeur économique (coût de remplacement, réparabilité).
2. Une valeur affective (attachement, héritage).
3. Une valeur sociale (statut, empowerment).
Mais cette utilité est genrée : les objets conçus pour les femmes sont souvent moins durables, plus chers et moins innovants. Pour une consommation vraiment durable et égalitaire, il faut :
✅ Concevoir des objets inclusifs (ergonomie, prix, accessibilité).
✅ Lutter contre le pink tax et l’obsolescence programmée.
✅ Soutenir les initiatives féministes de réparation et de recyclage.
✅ Éduquer les filles à la gestion des biens et des technologies.
Appel à l’action :
– Achetez des produits durables et éthiques (ex. : goodies).
– Soutenez les marques engagées pour l’égalité (ex. : Veja, Patagonia).
– Participez à des ateliers de réparation ou de don en nature pour les femmes précaires.
En cette Journée internationale des droits des femmes, rappelons que l’utilité d’un objet se mesure aussi à son impact sur l’autonomie et la liberté. Un objet qui dure, c’est un pas de plus vers l’égalité.
Ressources complémentaires :
– Livre : Invisible Women – Caroline Criado Perez (sur le design genré).
– Documentaire : The True Cost (mode et inégalités de genre).
– Rapport : ONU Femmes – Genre et consommation durable.